Préambule à une synthÚse sonore symbiotique
Maxence Mercier
UniversitĂ© CĂŽte dâAzur, CTEL, XR2C2 France
Abstract
Dans le prolongement des Ćuvres de compositeurs ayant remis en question les modĂšles naturels dâĂ©mission et de perception sonore, jâexprime dans cette communication les arguments dâune mĂ©thode de synthĂšse sonore symbiotique permettant de concevoir des interactions sensorielles avec des espaces sonores du monde sauvage, inaccessibles Ă lâhomme.
Keywords
Synesthésie, symbiose, paysage sonore, bruit anthropique, symboles, sensibilité, espaces inouïs, espaces inaccessibles, espaces inconnus, synthÚse, musique, composition, art, bioacoustique, éthoacoustique, abysses, Umwelt, bio-mimétisme.
Introduction
Le rapport entre la musique et la nature est un sujet relativement peu abordĂ© dans les Ă©crits sur la musique de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle. Cependant, la question est riche et certains compositeurs majeurs lâont clairement revendiquĂ©e. Iannis Xenakis modĂ©lisait des phĂ©nomĂšnes naturels massifs. Olivier Messiaen a renouvelĂ© son Ă©criture avec sa passion pour lâornithologie. Karlheinz Stockhausen se projetait dans les Ă©toiles pour justifier un pointillisme sĂ©riel. De nombreux autres compositeurs ont travaillĂ© de maniĂšre singuliĂšre sur des thĂ©matiques inspirĂ©es de la nature : György Ligeti, GĂ©rard Grisey, Tristan Murail, Peter Eötvös, TĆru Takemitsu, Maurice Ohana, Steve Reich.
Dans le prolongement des travaux de François-Bernard MĂąche et Jean-Claude Risset qui ont chacun Ă leur maniĂšre questionnĂ© les modĂšles naturels dâĂ©mission et de perception sonores, jâentreprends un travail de synthĂšse sonore symbiotique. Cette pensĂ©e vise Ă prolonger et dĂ©passer le stade du mimĂ©tisme en Ă©largissant les brĂšches Ă©pistĂ©mologiques que ces compositeurs ont contribuĂ© Ă ouvrir. Il sâagit de concevoir la mythification de nouvelles harmonies, prĂ©ambule Ă une pensĂ©e musicale symbiotique.
SynthĂšse sonore symbiotique
Il est dĂ©sormais possible dâapprĂ©hender la structure du langage de quelques espĂšces animales. La bioacoustique couplĂ©e Ă lâĂ©thologie offre des procĂ©dĂ©s dâapprentissage et dâanalyse par intelligence artificielle capable de relever dans le bruissement des sons la structure de messages qui Ă©taient jusquâĂ prĂ©sent insoupçonnables ou inaccessibles. LâavancĂ©e technologique des dix derniĂšres annĂ©es rend possible lâanalyse de corpus sonores massifs, collectĂ©s sur des dĂ©cennies dans les environnements naturels. Les intelligences artificielles ont la capacitĂ© dâapprendre Ă partir de matĂ©riaux inconnus ce qui relĂšve de lâordre de la structure de messages cachĂ©s, insaisissables au premier abord, mais pourtant bien rĂ©els. [1]
Par une approche esthĂ©tique, jâentends Ă mon tour rendre perceptible, pour lâacuitĂ© humaine, des modalitĂ©s dâexpression organique du vivant, issues de ces recherches. En rĂ©vĂ©lant la structure codĂ©e de ces messages, jâinvite le public Ă prendre conscience dâĂ©quilibres Ă©cologiques cachĂ©s dans les bruissements du monde. Les expressions de chaque espĂšce sâinsĂšrent dans la biosphĂšre que nous partageons ensemble. Mais notre emprise sur le vivant, Ă de multiples Ă©chelles, est aveugle. Je partage les convictions du philosophe australien Glenn Albrecht qui, suite Ă son concept de solastalgie, appelle Ă lâavĂšnement dâune Ăšre symbiocĂšne nĂ©cessaire pour prĂ©server les Ă©quilibres et maintenir des modes dâexistence vertueux. [2]
Un artiste tĂ©moigne de son existence et de son temps, quel que soit le niveau dâabstraction de son mode dâexpression, langage, indĂ©pendance vis-Ă -vis des formes, rĂ©fĂ©rences et culture.
Les oiseaux comme les paysages ont inspirĂ© les musiciens sur des millĂ©naires. Les modĂšles biologiques nâont cessĂ© dâinspirer lâhomme pour Ă©laborer et amĂ©liorer ses propres techniques. Les modes de communication de tout le vivant sont une source dâinspiration pour lâhumanitĂ© en devenir.
Pour ma part, il mâest indispensable de sensibiliser, dâinspirer, de promouvoir une pratique et une esthĂ©tique qui puisse se situer Ă lâinterface de ces diffĂ©rentes dimensions auxquelles mon travail mâa menĂ©. Il sâagit de relier par analogie les diffĂ©rents modes dâexistence du vivant en interprĂ©tant leur articulation vers un idĂ©al symbiotique, utopique, mais nĂ©cessaire.
Dans son ouvrage Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? Bernard Stiegler écrit : [3]
«âQuâun renouveau de la vie noĂ©tique soit possible ne signifie pas quâil est probable : le possible est souvent si improbable quâil se prĂ©sente avant tout comme lâimpossible. Cet impossible peut et doit se rĂ©aliser comme rĂȘve de lâimprobable.â»
Lâapplication en musique des modĂšles inspirĂ©s du vivant nâest pas rĂ©ductible aux matĂ©riaux traduits pour la perception humaine. La sonification, la synthĂšse et les reprĂ©sentations visuelles permettent Ă©galement dâinspirer de nouveaux modes dâorganisation et de stratĂ©gies formelles.
Le public, quant Ă lui, est alors le tĂ©moin de la facultĂ© dâabstraction de la musique pour gĂ©nĂ©rer des expĂ©riences sensibles capables de le transporter Ă travers des espaces singuliers. Lâorganisation artificielle des sons est plus que jamais un moyen universel de communier au-delĂ des langues et des cultures.
GĂ©rard Grisey sâĂ©tait passionnĂ© pour les pulsations des Ă©toiles Ă neutrons, dans la note dâintention pour Le noir de lâĂ©toile il Ă©crivait : [4]
Lorsque la musique parvient Ă conjurer le temps, elle se trouve investie dâun vĂ©ritable pouvoir chamanique : celui de nous relier aux forces qui nous entourent. Dans les civilisations passĂ©es, les rites lunaires ou solaires avaient une fonction de conjuration. GrĂące Ă eux, les saisons pouvaient revenir et le soleil se lever chaque jour. Quâen est-il de nos pulsars ?
De lâinfiniment grand Ă lâinfiniment petit, je suis convaincu de ce “pouvoir chamanique” du son. Lorsque le public est confrontĂ© Ă la perception dâun espace inouĂŻ, qui les sort dâun environnement urbain gĂ©nĂ©ralement oppressant et agressif, nombreux sont ceux qui relatent une concorde avec lâenvironnement traversĂ©. Postuler une Ăšre du symbiocĂšne, comme le souhaite le philosophe Glenn Albrecht, implique de dĂ©velopper urgemment une culture de la symbiose. Le pouvoir Ă©vocateur du son est un puissant levier perceptif Ă mettre en Ćuvre dans cette direction.
Art et Science
Avec Le Grand Orchestre, le bioacousticien, Bernie Krause a sensibilisĂ© le public de maniĂšre ludique et esthĂ©tique aux espaces sonores naturels. [5] Il a montrĂ© la rĂ©partition sonore sur le plan frĂ©quentiel et temporel oĂč chaque espĂšce partage un mĂȘme espace dans un paysage pourtant diversifiĂ©. La variĂ©tĂ© de ces signaux et leurs structures temporelles sont encore majoritairement inconnues. La chute brutale de la biodiversitĂ© entraine une disparition irrĂ©versible de nombreuses espĂšces. Elle nous prive de lâĂ©tude de modes de communication singuliers pourtant Ă©tablis sur des milliers dâannĂ©es. Depuis lâapparition des magnĂ©tophones, les innombrables collections de sons ne couvrent quâune infime partie des espĂšces connues. Il y a urgence Ă protĂ©ger, collecter et analyser pour documenter et sensibiliser au respect du vivant.
La sensibilisation Ă ces matĂ©riaux et structures est un enjeu civilisationnel pour percevoir les singularitĂ©s du vivant et prĂ©server nos conditions dâexistence.
Ces dĂ©fis sollicitent chez les artistes leur capacitĂ© Ă convoquer et fusionner les sensibilitĂ©s et compĂ©tences de nombreux domaines dâactivitĂ©, bien au-delĂ de leurs quĂȘtes esthĂ©tiques. Dans son discours de rĂ©ception pour la mĂ©daille dâor du CNRS, Jean Claude Risset invitait Ă considĂ©rer : [6]
De la confrontation entre lâexigence, la capacitĂ© crĂ©atrice, la puissance analytique et technique peut naĂźtre des possibilitĂ©s neuves et riches. Il est important de faire cohabiter et interagir dans certains lieux une logique artistique, une logique scientifique et une logique technologique.
BiosphĂšre & entropie
Lâesprit humain depuis lâĂšre industrielle a soigneusement soustrait Ă la science sa sensibilitĂ© Ă lâĂ©cologie, lui permettant de se dĂ©connecter des consĂ©quences entropiques de son action sur le globe. Les ĂȘtres vivants de la nouvelle Ăšre symbiotique, humains et non humains, ont plus que jamais besoin de sâentraider pour survivre ensemble.
La complexitĂ© de la biosphĂšre est la plus riche des dimensions qui constitue le modĂšle gĂ©ochimique de la planĂšte Terre. Elle est composĂ©e dâune diversitĂ© dâespĂšces incommensurable et câest ce qui distingue la terre des autres objets connus de lâunivers. DĂšs les annĂ©es 70, James Lovelock propose de la renommer «âsymbiosphĂšreâ» pour souligner lâinterdĂ©pendance entre les espĂšces et le tout quâelles constituent. [7]
Les lois de lâentropie peuvent ĂȘtre Ă©largies aux champs symboliques des cultures humaines et non humaines. Il nây a pas de compensation efficace Ă la destruction. Le concept de rĂ©silience politique est une impasse. Ce qui disparaĂźt est remplacĂ© par autre chose et ne se reconstitue pas.
La rĂ©cente prise de conscience des changements climatiques ne doit pas occulter la question de la protection de la biodiversitĂ© qui inclut la diversitĂ© culturelle humaine et animale. Ă chaque fois que ces diversitĂ©s sont attaquĂ©es, lâhomme sâinflige une forme dâauto-agression.
La culpabilitĂ© symbolique qui rĂ©sulte dâune prise de conscience rĂ©cente est inopĂ©rante sur une destruction actĂ©e. Câest pourquoi les seuils empathiques doivent ĂȘtre relevĂ©s.
Sans mĂȘme le savoir, lâhumanitĂ© industrialisĂ©e dĂ©tĂ©riore massivement les dimensions culturelles du vivant. Des espĂšces hĂ©ritiĂšres de cultures millĂ©naires ou dâĂ©volutions gĂ©nĂ©tiques singuliĂšres sont dĂ©truites Ă tout jamais. Pour le rĂšgne vĂ©gĂ©tal, lâhĂ©ritage gĂ©nĂ©tique enrichi, dĂ©veloppĂ© et croisĂ© depuis des centaines de millions dâannĂ©es a Ă©tĂ© perturbĂ© en quelques dĂ©cennies seulement par la disparition croissante dâespaces naturels. Lâusage incontrĂŽlĂ© des industries chimiques, lâartificialisation des sols sont les causes dâun inconfort gĂ©nĂ©ralisĂ© pour les dĂ©cennies Ă venir. Les ressources gĂ©nĂ©tiques et culturelles des espĂšces disparues sont Ă jamais perdues. Nous ne les retrouverons que sous forme de traces. La seule matiĂšre organique capable de sâadapter Ă un environnement donnĂ© est un organisme vivant. Il est donc primordial de faire en sorte quâelle ne disparaisse pas, pour que lâhumanitĂ© ne se retrouve pas dans un environnement totalement inconnu Ă trĂšs court terme.
Avant que lâentropie dĂ©passe les seuils critiques entrainant le systĂšme biosphĂ©rique dans des rĂ©gimes chaotiques incalculables, il est urgent de tenter de sauvegarder dans leur environnement dâorigine, les patrimoines vivants : gĂ©nĂ©tique et culturel humain et non humain.
Transmission culturelle épigénétique
La culture peut se dĂ©finir comme lâexistence de variations comportementales qui persisteraient dans le temps et qui ne seraient imputables ni Ă des variations gĂ©nĂ©tiques ni Ă des variations environnementales. Selon les anthropologues, la culture serait une spĂ©cificitĂ© humaine, trouvant son origine dans le savoir, lâĂ©criture, le langage. Mais pour Frans de Waal, spĂ©cialiste des primates, la dichotomie entre culture et nature nâexiste pas, car lâon observe que des savoirs, des techniques nouvelles, des prĂ©fĂ©rences, des habitudes se transmettent de façon non gĂ©nĂ©tique. [8] La survie des animaux sauvages dĂ©pend en partie de ce quâils apprennent des autres. La transmission dâun savoir accumulĂ© est aussi importante pour eux que pour nous. Ils sont dĂ©pendants de cette culture transmise.
La culture est donc vitale et si elle ne sâinscrit pas dans le code gĂ©nĂ©tique, elle participe Ă en exprimer les caractĂšres.
Maintenant que le rĂ©chauffement climatique est majoritairement admis, le besoin de symbiose permet de rĂ©quisitionner efficacement la sensibilitĂ© humaine aux questions de lâenvironnement.
Lâimmense disparitĂ© entre les espĂšces vivantes fait la richesse de la biodiversitĂ©. Toutes les espĂšces vivantes hĂ©ritent dâune Ă©volution propre et potentiellement dâun savoir culturel unique. Certains scientifiques vont jusquâĂ prendre le parti de confĂ©rer au vĂ©gĂ©tal les mĂȘmes attributs communicationnels quâau monde animal. [9] Dans la sphĂšre artistique, portĂ©e par un propos sensible, cette libertĂ© nâa alors plus rien dâoutranciĂšre.
Pour protĂ©ger une espĂšce, il est reconnu de devoir tenir compte de rĂ©fĂ©rentiels fondamentaux de connaissances transmises au sein dâune espĂšce pour conduire des stratĂ©gies efficaces de protection. Toutes les diversitĂ©s culturelles sont Ă dĂ©fendre, dĂšs lors que lâĂ©quilibre des milieux tolĂšre leurs diffĂ©rences dans le respect de la vie. Elles constituent des hĂ©ritages qui rĂ©vĂšlent la diversitĂ© du vivant autant que le gĂ©nome des espĂšces.
SymbiocĂšne et cortex auditif
La musique et le son forment un espace communicationnel fondamental, Ă tel point que chez lâhomme, il prĂ©cĂšde tout sens de communication depuis la vie intra-utĂ©rine alors que la communication visuelle est secondaire aux premiers instants de la vie. Les capacitĂ©s sensorielles et Ă©motionnelles de lâhomme en rĂ©action aux dimensions sonores et musicales sont en avance sur le langage et la communication visuels.
Notre cortex auditif est une porte de communication avec tous les ĂȘtres communicants. Si lâhomme ne peut comprendre le sens, la formulation, lâexpression des espĂšces non humaines, il en discerne nĂ©anmoins une teneur Ă©motionnelle. Lâhomme est capable de discerner lâĂ©motion au sein dâun langage sans mĂȘme le comprendre. La vitesse, les intonations, lâalerte, lâaffect, la douceur, lâurgence sont codĂ©s sur des registres communs. La musique est un puissant facteur dâĂ©vocation extra-culturelle, elle sollicite des processus cognitifs, moteurs, et Ă©motionnels activĂ©s par un vaste rĂ©seau neuronal dotĂ© de nombreuses fonctions communes avec les espĂšces non humaines communicantes.
Nous partageons avec les autres espÚces animales, la perception des composantes de la musique. Cela concerne les rythmes, la hauteur des notes, les combinaisons simultanées de notes donnant des accords, le timbre et enfin la forme. Cette derniÚre induit des capacités de mémoires à court, moyen et long terme ainsi que la faculté de prédictions propres à nos sentiments de tension et de résolution musicales.
Les sciences de la perception sonore forment une voie de comprĂ©hension inter-espĂšces. Si elles ne se destinent pas Ă comprendre le langage, elles en perçoivent les prĂ©ceptes, articulations, accumulations et intensitĂ©. Le cortex auditif humain primitif sâest forgĂ© sur le mĂȘme modĂšle que de nombreux autres mammifĂšres. Plus tard avec lâĂ©volution, les modalitĂ©s de rĂ©ception et dâĂ©mission se sont ensuite diversifiĂ©es pour optimiser la communication entre congĂ©nĂšres dâune mĂȘme espĂšce et dĂ©velopper des fonctions auditives propres. Le dĂ©veloppement Ă©volutif du cortex auditif de lâhomme est aujourdâhui trĂšs diffĂ©rent de celui des autres espĂšces. Câest ce qui lui confĂšre une organisation neuronale et des capacitĂ©s analytiques exceptionnelles, qui ont contribuĂ© Ă ses aptitudes culturelles pour la musique et les langages articulĂ©s. Cependant, cette diffĂ©rence nâexclut pas que nous puissions partager des mĂ©canismes de perception issus dâun cortex auditif primitif, commun avec les autres membres du monde animal. Leurs cerveaux sont structurĂ©s diffĂ©remment, mais nous partageons toujours quelques logiques de leur mode de perception quâil est possible de transposer et dâadapter Ă notre propre facultĂ©.
Techniques
Les aptitudes de lâhomme Ă fabriquer des objets ont diversifiĂ© ses capacitĂ©s de production et de perception sonores. Le raffinement de la musique sâest distanciĂ© des cris primitifs, mais lâhomme nâest pas le seul dans le rĂšgne animal Ă maitriser et tirer parti des propriĂ©tĂ©s acoustiques.
Pour Bernard Stiegler, les non-humains ont une mĂ©moire primaire, Ă savoir lâinformation gĂ©nĂ©tique exprimĂ©e dans le code ADN, et une mĂ©moire secondaire, acquise par un systĂšme nerveux complexe. Les humains ont aussi une mĂ©moire exosomatique ou tertiaire, rendue possible par des prothĂšses, autrement dit «âtechniquesâ», que sont lâĂ©criture, lâart, les vĂȘtements, les outils ou bien encore les machines.
Il disait en 2008 :
Il nây a jamais rien qui prĂ©cĂšde le reste : câest cela que jâappelle lâorganologie gĂ©nĂ©rale (…) il faut toujours investir le cĂŽtĂ© intĂ©ressant de la catastrophe. (âŠ) que lâon soit artiste ou intellectuel, on a une responsabilitĂ© : celle de faire que le monde tel quâil est, tire parti de cette nouveautĂ©. [10]
Mes travaux en art/science mâont menĂ© Ă interprĂ©ter la perception supposĂ©e de quelques espĂšces animales. Jâai travaillĂ© particuliĂšrement sur les chauves-souris et les grands mammifĂšres marins utilisant lâĂ©cholocation dans des espaces sonores inaccessibles Ă lâhomme. La technologie permet de capter leurs signaux, mais il faut les manipuler sur les plans frĂ©quentiels et temporels pour les entendre.
Dans certains cas oĂč les donnĂ©es ne sont pas exploitables dans le domaine sonore, la mise en Ćuvre de techniques de sonifications permet de synthĂ©tiser la perception des comportements supposĂ©s des individus Ă©coutĂ©s. Ces techniques invitent Ă produire des hypothĂšses Ă©thoacoustiques, mais Ă©galement Ă offrir de nouvelles connaissances par lâinterprĂ©tation. La fusion des deux pĂŽles est une conversion aux capacitĂ©s de perception et dâinterprĂ©tation de lâhomme. Elle vise Ă comprendre comment lâanimal perçoit son environnement sur les dimensions sensorielles, sociales et culturelles.
Mon engagement dans ce domaine a pour objectif de conduire Ă des relations dâintĂ©rĂȘts Ă la fois pour lâartiste et le scientifique. Cela concourt Ă stimuler lâimagination des protagonistes de deux disciplines distinctes. Câest par ces expĂ©riences que lâexpression de ma sensibilitĂ© Ă©cologique a pris forme. Lâengagement rĂ©ciproque du scientifique et de lâartiste converge sur la notion dâĂ©cologie, aiguisĂ©e par lâurgence de comprendre les systĂšmes et tenter de contribuer Ă leur sauvegarde alors mĂȘme quâils disparaissent.
Les paysages sonores enfouis dans les abysses, les modes de communication, les organisations sociales, les communautĂ©s culturelles du monde sauvage mâinspirent et mâaniment dans un sentiment de communion. Pour citer quelques exemples, les stratĂ©gies dâalliance sous-marine des cachalots, rĂ©cemment dĂ©couvertes lors de la mission Sphyrna Ă laquelle jâai collaborĂ©, sont une source dâinspiration pour apprĂ©hender la composition dâespaces sonores inouĂŻs, mais plausibles. Le ballet des Ă©chos sonores dans lâeau compose des images composites par jeux de rĂ©flexions, de dĂ©calages et concordances dâĂ©chos. Les modĂšles de dispersion, propagation, diffusion et radiation du son dans des espaces sonores sont aussi diversifiĂ©s que les types de rĂ©verbĂ©rations utilisĂ©s par lâhomme pour accompagner la voix et la musique depuis lâorigine de ses rituels culturels. Les espaces sonores cachĂ©s ne se limitent pas aux profondeurs sous-marines. Ainsi lâĂ©coute des Ă©chos des chauves-souris, rĂ©vĂšle des cathĂ©drales sonores fascinantes. Il suffit pour cela de ralentir un de leurs chips pour ressentir avec le son les espaces quâelles parcourent Ă travers les sous-bois ou entre les façades des Ă©difices. Toutes ces scĂšnes deviennent alors acoustiquement palpables.
Cognition musicale
Nos cerveaux sont adaptĂ©s pour capter ces informations Ă trĂšs haute frĂ©quence, bien plus rapidement que lâarticulation dâun langage. De la mĂȘme maniĂšre quâavec la parole le ton dâun propos peut nous faire sursauter bien plus vite que son contenu. Lâintention dans la voix peut ĂȘtre bien plus parlante. Câest pourquoi la musique et son cortĂšge dâexpressions sonores sont plus aptes que tout autre sens Ă communiquer lâimmĂ©diatetĂ© dâune sensation malgrĂ© tous les biais dâinterprĂ©tation possibles.
Si nous sommes dans lâincapacitĂ© de pouvoir Ă©changer de maniĂšre bilatĂ©rale avec ces individus communicants, mais non humains, nous sommes tout Ă fait aptes Ă tenter de comprendre leur communication et dây ĂȘtre sensibles.
La musique peut contribuer Ă sensibiliser Ă lâurgence de protĂ©ger la singularitĂ© du vivant. Elle est un vecteur communicationnel probable. Nos prothĂšses technologiques nous permettent dâaccĂ©der aux niches acoustiques dâenvironnements sonores inconnus. Les musiciens les plus expressifs ont la capacitĂ© de saisir les modulations et caractĂ©ristiques de ces territoires sonores, propres Ă caractĂ©riser des Ă©motions non rĂ©vĂ©lĂ©es Ă ce jour.
Câest en menant une politique sensible aux multiples dimensions du vivant de façon enthousiasmante que celle-ci enthousiasmera la sociĂ©tĂ©. Au mĂȘme titre, la musique profitera de ses qualitĂ©s propres pour amener les publics Ă apprĂ©cier repositionner lâhomme en tant quâĂȘtre de la nature.
Expérience sensible
La musique prend naissance dans le sensible auditif. ModĂšles naturels et culturels, scĂšnes, scĂ©narios, archĂ©types universaux aident Ă façonner musicalement la rencontre du physique et du sensible. Elle enrĂŽle le flux temporel comme une force pour servir ses fins, captiver lâauditeur, lâabsorber dans une recrĂ©ation des relations musicales lui donnant lâimpression de maĂźtriser le temps qui lâemporte. Le temps ne sâĂ©coule plus comme un liquide qui se rĂ©pand, lâauditeur le retrouve en revivant la composition, en restaurant le temps de la musique.
La synthĂšse sonore symbiotique est faite dâinterrelations bravant les limites de la perception humaine. Elle peut agir sur les signaux du vivant comme de la physique. Elle vise Ă transcrire les registres frĂ©quentiels et temporels inaccessibles Ă lâhomme et ainsi rĂ©vĂ©ler ce dont il nâa pas conscience.
Une prĂ©sentation purement pragmatique de la science est inopĂ©rante pour convoquer lâattention des publics, lĂ oĂč les approches et arrangements symboliques sont un moyen de sĂ©duction pour Ă©largir les sensibilitĂ©s Ă une philosophie naturaliste. Une Ă©cosophie est nĂ©cessaire pour devancer les problĂ©matiques de changement de comportements violemment infligĂ©es par les enjeux climatiques. [11] Lâart est un vecteur efficace pour apprĂ©hender intelligemment les transformations induites par les multiples chocs civilisationnels en cours. La perspective naturaliste conduit Ă accorder la philosophie aux donnĂ©es des sciences naturelles. Le naturalisme philosophique nâa pas de caractĂšre prescriptif : il ne prĂ©tend pas dire ce qui doit ĂȘtre ou ce qui doit se faire, il est une contingence relative au vitalisme sous-jacent dâune pensĂ©e de la symbiose.
La sensibilitĂ© symbiotique vise Ă percevoir et comprendre la complexitĂ© des interactions du vivant. Elle repose sur une interprĂ©tation sensible de la cohĂ©rence scientifique et thĂ©orique mettant en perspective une Ăšre symbiocĂšne oĂč les activitĂ©s anthropiques ne dĂ©truisent plus les Ă©cosystĂšmes, mais les rĂ©gĂ©nĂšrent, tout en veillant Ă la distribution harmonieuse des ressources.
Sur scĂšne aussi bien que dans les environnements virtuels, le son est essentiel pour crĂ©er des narrations crĂ©dibles et immersives. Il contribue Ă lâexpĂ©rience sensorielle et physique du spectateur. Le son enveloppe nos corps, comme lorsque nous les immergeons dans lâespace physique de lâeau. Il est le seul mĂ©dium capable de transmettre une sensation physique puissante. La perception du son nâatteint pas seulement les oreilles, elle traverse aussi le corps par la conduction osseuse mettant tous nos organes en vibration.
Dans tous les rites paĂŻens, religieux et profanes de lâhumanitĂ©, le son nous relie dâune maniĂšre ou dâune autre Ă lâespace physique, biologique et social en interaction naturelle avec les environnements. La puissance des basses frĂ©quences est physique, elle influence nos Ă©motions et le rythme de nos battements de cĆur, elle se propage en profondeur Ă nos organes jusquâĂ exciter nos rĂ©cepteurs nerveux les plus enfouis. Tout cela, par le simple fait de la vibration dâune onde acoustique mettant en mouvement tout ce quâelle traverse. La synthĂšse sonore symbiotique est la grammaire dâune Ă©cosophie musicale propre Ă accompagner une mĂ©tamorphose de notre perception Ă©cologique du monde.
Muse
Le projet MUSE est une initiative informelle contractĂ©e de maniĂšre tacite avec HervĂ© Glotin, bioacousticien, professeur Ă lâuniversitĂ© de Toulon Sud Var. [12] Ses recherches interdisciplinaires sont axĂ©es sur lâĂ©tude de la mer et le traitement du signal. Depuis 2014, nous collaborons dĂšs que les conditions sont favorables Ă la crĂ©ation de nouvelles piĂšces sonores et Ă la diffusion des connaissances associĂ©es.
MUSE est lâacronyme de «âMultimodal Scenes for bioacoustic Evidencesâ», Ce projet est une muse au sens propre, pour lâinspiration que peut offrir lâart au bioacousticien qui est souvent Ă la recherche de reprĂ©sentations de formes dans ces signaux aux logiques parfois inconnues. Le projet sâarticule comme un programme composĂ© de plusieurs piĂšces. Son unitĂ© repose sur lâinformation vĂ©hiculĂ©e par les modes de productions acoustiques de diffĂ©rentes espĂšces vivantes. LâoriginalitĂ© de la bioacoustique est de pouvoir Ă©couter lâenvironnement biologique avec un minimum dâimpact Ă©cologique. Des stations autonomes Ă©quipĂ©es de microphone permettent de capturer des informations sur de trĂšs longues plages de temps. Les informations rĂ©cupĂ©rĂ©es par les bioacousticiens sont pour la plupart analysĂ©es par ordinateur et algorithmes spĂ©cialisĂ©s. Ce sont les rĂ©sultats issus de ces analyses que jâexploite Ă la fois pour rendre visibles et audibles des espaces et des dimensions encore inconnus, indiscernables ou intraduisibles par des symboles usuels.
Exemple des abysses méditerranéennes
Mes derniers travaux en art/science pour lâinterprĂ©tation de donnĂ©es bioacoustiques mâont fait plonger dans lâenvironnement des abysses. [13] [14] Bien quâissus de milieux de vie totalement diffĂ©rents, nous partageons avec nos cousins du monde aquatique des structures et schĂ©mas informationnels qui peuvent ĂȘtre transposĂ©s de maniĂšre sensible dans la composition de piĂšces musicales.
Lâespace sonore sous-marin est opaque pour lâhomme qui ne connaĂźt pas les dimensions acoustiques et les enjeux communicationnels qui sây jouent. Cet espace est une ressource essentielle Ă la communication des espĂšces marines. Lorsque son Ă©quilibre est perturbĂ©, câest toute la chaĂźne trophique qui en subit les consĂ©quences.
Pour une relation physique et sensuelle avec lâunivers subaquatique, la musique est lĂ , comme une prothĂšse chimĂ©rique, un lien de jonction entre deux mondes sonores antagonistes, celui de lâair et celui de lâeau. La perception humaine nâest pas adaptĂ©e Ă lâĂ©coute des sons sous lâeau. Il nous faut des prothĂšses, les hydrophones et des techniques de transposition pour comprimer les espaces temps et les espaces frĂ©quentiels qui peuplent les profondeurs sous-marines. Par jeux de transposition et dâanamorphose, la musique crĂ©e un analogon pour convertir un monde sonore inouĂŻ et inaccessible Ă nos capacitĂ©s dâĂ©coute. LâinterprĂ©tation est Ă mĂȘme dâapprocher les sensations et perceptions supposĂ©es dâun cachalot, dâun globicĂ©phale, dâun dauphin et mĂȘme de certains poissons et autres crustacĂ©s. Nous avons les moyens de reproduire ce que nous imaginons de leurs perceptions fabuleuses. Elles leur permettent dâapprĂ©hender les multiples dimensions de lâespace aquatique avec la facultĂ© de communiquer et de percevoir lâenvironnement dans une obscuritĂ© visuelle totale.
Lâunivers sous-marin est un environnement fragile et le moindre sillage dâun bateau un peu trop bruyant peut se rĂ©percuter sur des kilomĂštres jusquâaux profondeurs abyssales. DerriĂšre le miroir de la surface, presque aucune Ă©nergie nâest transmise Ă lâair. Dans lâeau, le son va plus vite, plus loin, et les espace-temps semblent sâĂ©tirer au grĂ© des distances, sur des ordres de grandeur gigantesques pour lâhomme. Il se propage plus de quatre fois plus vite que dans lâair si bien que certaines espĂšces peuvent communiquer sur plusieurs centaines de kilomĂštres. Ces espaces sonores inouĂŻs sont dĂ©sormais Ă notre portĂ©e. La qualitĂ© des enregistrements Ă haute frĂ©quence dâĂ©chantillonnage aujourdâhui disponibles permet de modifier les dimensions temporelles et frĂ©quentielles des prises de son sous-marines afin de les transposer Ă la physiologie humaine.
LâouĂŻe est le sens le plus dĂ©veloppĂ© de lâhomme. Depuis la nuit des temps, elle veille Ă notre sĂ©curitĂ© sans discontinuitĂ©. Lorsque le cerveau ne peut pas percevoir au travers de la vision, son environnement est tout de mĂȘme captĂ© par une Ă©coute permanente. Câest Ă©galement le sens le plus puissant et prĂ©cis pour reproduire la prĂ©sence et le dĂ©placement de masses et dâindividus dans un espace oĂč lâimportance du son est subjuguĂ©e.
Les sons que le cerveau nâinterprĂšte pas comme un langage stimulent des reprĂ©sentations Ă©motionnelles abstraites que certains appellent musiques, environnements sonores ou bruits. Les diffĂ©rents sons biologiques des espĂšces marines sont les signes dâune communication articulĂ©e et dâune vision acoustique de lâespace sous-marin. En manipulant lâespace-temps des enregistrements, Ă la maniĂšre du slow-motion ou du timelapse, nous dĂ©couvrons de merveilleuses propriĂ©tĂ©s sonores insoupçonnĂ©es. Ainsi lâaccĂ©lĂ©ration des infrasons inaudibles du rorqual nous parvient, transposĂ©e Ă hauteur humaine, comme de longues mĂ©lopĂ©es. Ă lâopposĂ©, le ralentissement des rafales cliquetantes des globicĂ©phales, cachalots et autres cĂ©tacĂ©s Ă dents scintille dâune multitude de pulsations et dâĂ©clairs sonores qui illuminent lâespace environnant dans ses moindres dĂ©tails.
La musique est lâinterprĂšte entre deux mondes opposĂ©s. CouplĂ©e Ă des techniques de spatialisation sonore immersive, elle dĂ©cuple le sentiment dâimmersion du public. Les traitements Ă©lectroniques magnifient lâhybridation de la matiĂšre sonore avec la musique. Plus quâun simple rĂŽle dâinterprĂšte du monde sous-marin, la musique est un lien communicatif et relationnel, capable dâalterner entre la puissance des tempĂȘtes et la quiĂ©tude apaisĂ©e de sensations sonores aux effleurements tactiles. Elle est reine pour nous transporter en un instant, dâun Ă©tat Ă©motionnel Ă un autre, de la violence Ă la douceur, bercĂ©s par les flots sonores.
La spatialisation sonore contribue Ă©galement aux sensations dâimmersion, en jouant sur la perception dâapesanteur, dĂ©tachĂ©e des contraintes terrestres. Le mixage du son tridimensionnel offre toutes les sensations de dĂ©placement, en virevoltant librement dans lâimmensitĂ© de lâeau.
Méthodes de transformation esthétiques des matériaux bioacoustique
Ă partir de sources sonores, les bioacousticiens sont capables de dĂ©tecter la prĂ©sence dâespĂšces, comptabiliser des individus, dĂ©terminĂ© leurs positions dans lâespace, estimer la qualitĂ© de leurs environnements etc… Le schĂ©ma de la figure 1 exprime les diffĂ©rentes dimensions de valorisation esthĂ©tique de la bioacoustique. La nature de ces sources sonores couvre une plage frĂ©quentielle trĂšs Ă©tendue. Ainsi, tous les sons ne sont pas audibles pour une oreille humaine. Câest pourquoi la bioacoustique computationnelle est prĂ©cieuse, car elle peut Ă©tudier le son inaudible et inaccessible. Les techniques de captation, dâanalyse et de restitution sonore permettent dans une certaine proportion de transposer les sons inaudibles dans un espace dâinformations accessibles Ă lâhomme.

Figure 1 Valorisation perceptive et esthétique des données bioacoustiques
Les sons imperceptibles concernent les sources sonores Ă©mises au-delĂ de la sensibilitĂ© de lâaudition humaine. Les limites sont dĂ©terminĂ©es par la conjugaison dâun ensemble de paramĂštres physiologiques, lâespace des frĂ©quences, lâintensitĂ© du signal, le seuil de sensibilitĂ© temporelle. Il peut sâagir des basses frĂ©quences des baleines ou des hautes frĂ©quences des chauves-souris et insectes. Les donnĂ©es symboliques sont issues dâanalyses bioacoustiques computationnelles. Cela peut concerner la segmentation de vocalises de chants dâoiseaux comme de chants de baleines ou lâĂ©volution des motifs rythmiques dâinsectes mesurĂ©s au cours dâune saison.
Les espaces de reprĂ©sentation hypothĂ©tique consistent Ă interprĂ©ter ce qui ne peut ĂȘtre bonifiĂ© ou visualisĂ© Ă partir des donnĂ©es identifiĂ©es par lâanalyse computationnelle. Nous sommes alors dans un domaine oĂč lâintuition des disciplines artistiques et scientifiques convergent pour Ă©mettre des hypothĂšses. Les bioacousticiens ont besoin de reprĂ©sentations comme moyens de rĂ©flexion et de communication. Les rĂ©sultats quâils produisent sont souvent exprimables sous forme de statistiques. Du cĂŽtĂ© de lâexpression artistique, les espaces sonores inouĂŻs, extraits de leurs travaux sont une source dâinspiration fascinante et inĂ©dite. Cependant la rudesse des matĂ©riaux bruts exige des techniques trĂšs spĂ©cifiques pour extraire de la masse dâinformations des propriĂ©tĂ©s dignes dâintĂ©rĂȘt.
Ainsi, lâespace audible peut ĂȘtre nettoyĂ©, on peut changer la vitesse de lecture et la hauteur du son, on peut analyser une scĂšne spatiale et contextualiser ses propriĂ©tĂ©s Ă des dimensions apprĂ©hendables pour lâhomme.
Lâespace imperceptible exige de transformer ses dimensions frĂ©quentielles et temporelles. Mais les donnĂ©es Ă extraire sont difficilement transposables pour lâaudition humaine, un recours Ă des techniques dâinterprĂ©tation est indispensable pour produire une reprĂ©sentation.
La sonification permet alors dâextraire dâune scĂšne sonore des informations cachĂ©es sous le bruit, dans des registres de frĂ©quences non audibles pour lâhomme ou bien encore des Ă©chelles de temps soit trop courtes, soit trop longues pour y percevoir des informations Ă notre Ă©chelle physiologique. Câest une technique de rĂ©interprĂ©tation. Dans le cas de lâobservation du cachalot, chaque Ă©cho des clics Ă©mis par lâanimal lui renvoie les informations sur son environnement et lui permet de chasser ses proies dans une obscuritĂ© totale. Lâanalyse en laboratoire des sĂ©quences de clics du cachalot nous informe dâune multitude de donnĂ©es sur sa taille, son comportement et son dĂ©placement dans lâespace. Ces paramĂštres sont alors mis en son par des procĂ©dĂ©s de synthĂšse sonore pour percevoir finement leurs fluctuations. La sonification nous autorise Ă©galement Ă imaginer ce que pourrait percevoir lâanimal en plongĂ©e.

Figure 2 : outil de sonification du cachalot permettant de synthétiser des données symboliques.
Dans de nombreux cas, les signaux bruts rĂ©ceptionnĂ©s sur les hydrophones nous parviennent dans une qualitĂ© dâĂ©coute non satisfaisante pour lâoreille humaine. Les algorithmes dâintelligence artificielle dĂ©veloppĂ©s pour la bioacoustique sont capables de sâaffranchir des contraintes de bruits prĂ©sents dans les flux audio. Les systĂšmes apprennent Ă discriminer les composantes informationnelles dâun signal et Ă les retranscrire sous formes numĂ©riques et symboliques. Câest sur ces rĂ©sultats que le travail de sonification va sâappuyer. Le travail artistique consiste ensuite Ă interprĂ©ter des mondes sonores en assurant la translation de lâinformation dâun univers Ă un autre.
Sauvegarde
De maniĂšre gĂ©nĂ©ralisĂ©e, le bruit anthropique recouvre peu Ă peu tous les environnements sonores encore vierges. Elle sâajoute aux autres sources de pollution qui dĂ©gradent la biosphĂšre. Les politiques de rĂ©silience Ă©cologique ne permettront pas de retrouver la diversitĂ© des environnements sonores planĂ©taires dâavant la pĂ©riode industrielle. Dâautres se crĂ©eront, mais ils seront diffĂ©rents, adaptĂ©s Ă de nouvelles conditions. Lorsque les seuils critiques de destruction seront atteints, la nature ne pourra plus regĂ©nĂ©rer Ă lâidentique les Ă©quilibres disparus. TĂ©moigner aujourdâhui de ces espaces en cours de disparition est une urgence. Sensibiliser Ă leur protection est un impĂ©ratif si lâon souhaite contribuer Ă repousser le franchissement de stades fatidiques prĂ©cipitant toujours plus rapidement la chute de la biodiversitĂ©. Cette approche sâapparente Ă tĂ©moigner des derniers signaux de communautĂ©s culturelles en pĂ©ril imminent. Il sâagit de rompre au plus vite avec la mĂ©connaissance gĂ©nĂ©ralisĂ©e des dynamiques Ă©cosystĂ©miques.
Bio-mimétisme et transdisciplinarité
Les chants dâoiseaux ont toujours inspirĂ© les musiciens. Il est naturel que la bioacoustique puisse inspirer le musicien. Il peut paraĂźtre Ă©galement intrigant de constater que le musicien puisse inspirer les bioacousticiens or les musiciens modernes, accompagnĂ©s par lâoutil informatique, partagent de nombreuses technologies du signal avec les bio-informaticiens. Si la technique paraĂźt ĂȘtre un milieu de convergence possible, ce sont les multiples interactions complexes de lâĂ©cologie sonore qui sont le terreau de leurs Ă©changes.
Ecoconscience
Dans ses notes de travail sur lâĂ©cologie du son, Maki Solomos observe dans la musique et les arts sonores «âlâĂ©volution dâune prise de conscience des crises Ă©cologique, Ă©conomique, sociale, corrĂ©lĂ©e Ă la crise symbolique que nous traversonsâ». [15] Il relĂšve les idĂ©es de Felix Guattari pour encourager une articulation Ă©thico-politique critique des implications technico-scientifiques opĂ©rĂ©es sur la biosphĂšre.
Je mâinscris dans une dĂ©marche similaire qui consiste Ă accompagner le changement des perceptions des sociĂ©tĂ©s pour activer une Ă©co-conscience concrĂšte. En tant que musicien, collaborer avec les chercheurs du champ de la bioacoustique est lâactivitĂ© qui me rapproche le plus des actions de protection de lâenvironnement et de sa biodiversitĂ©. Ces Ă©changes enrichissent et confirment un engagement consistant Ă dĂ©fendre la diversitĂ© des savoirs comme celui de la biodiversitĂ©. Je me rattache en parallĂšle au concept de Bernard Stiegler, consistant Ă dĂ©fendre lâensemble des savoirs dont il faut protĂ©ger la diversitĂ© : savoir-faire, savoir-vivre, savoir thĂ©orique et technique.
Cet engagement non doctrinaire invite Ă une rationalitĂ© basĂ©e sur le principe de la nĂ©guentropie. Celle-ci vise Ă concevoir et valoriser tout type de savoir sur la base dâune Ă©pistĂ©mologie opposĂ©e Ă lâentropie. La terre Ă©tant par nature, un espace fini et non extensible, il est raisonnable de concevoir «âle dĂ©veloppementâ» sans la destruction des ressources limitĂ©es de la biosphĂšre.
Mes projets de collaboration dans ce domaine sâarticulent sur un axe Art/Science oĂč chaque champ fonde ses points de vue sur des reprĂ©sentations complĂ©mentaires, mais avec des dĂ©marches singuliĂšres, diffĂ©rentes, voire indĂ©pendantes lâune de lâautre.
Au fur et Ă mesure de mes rĂ©alisations, mes prĂ©occupations convergent dans un Ă©cosystĂšme de rĂ©flexions empreint dâesthĂ©tique relationnelle par laquelle jâapprĂ©hende la complexitĂ©Ì des problĂšmes dâenvironnement imbriquĂ©s sur les dimensions politiques, culturelles, sociales et Ă©cologiques.
Ces dĂ©marches sont tout dâabord interdisciplinaires, elles interagissent avec plusieurs disciplines qui croisent leurs regards. Elles finissent par ĂȘtre transdisciplinaires lorsquâelles partagent un chemin commun et atteignent des objectifs transversaux. Câest lâapproche systĂ©mique, extrĂȘmement pertinente en Ă©cologie, qui permet une vision Ă long terme. Elle Ă©largit lâapproche du local au global dans un sens comme dans lâautre. Elle est multidimensionnelle, dynamique, et permet dâaborder les grands concepts de lâenvironnement.
Conclusion
Mon approche esthĂ©tique de la bioacoustique a pour objectif de conclure Ă des relations dâintĂ©rĂȘts Ă la fois pour lâartiste et le scientifique. Elle participe Ă stimuler lâimagination des protagonistes de deux disciplines distinctes. Les engagements rĂ©ciproques du scientifique et de lâartiste convergent sur la notion dâĂ©cologie, aiguisĂ© par lâurgence de comprendre les systĂšmes et tenter de contribuer Ă leur sauvegarde alors mĂȘme quâils disparaissent.
Les paysages sonores enfouis dans les abysses, les modes de communication, les organisations sociales, les communautés culturelles du monde sauvage partagent des ressources collectives au-delà de nos positions réciproques sur les chaßnes alimentaires.
La dĂ©couverte de «âterra incognitaâ», de vie inconnues et la participation Ă leur prĂ©servation est Ă©puisante, mais elle est une source de plaisir inĂ©puisable. La relative indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale pour la vie sauvage et ses myriades de spĂ©cificitĂ©s est Ă dĂ©fendre tout comme les singularitĂ©s de nos expressions culturelles, dĂšs lors que lâĂ©quilibre des milieux tolĂšre leurs diffĂ©rences dans le respect du vivant.
Références
[1] Mercier Maxence, Razik Joseph, Glotin HervĂ©. SynthĂšse dâinteractions multimodales parcimonieuses pour lâĂ©criture de lâĆuvre Iquisme et lâanalyse de ses percepts. JournĂ©es dâInformatique Musicale, May 2015, MontrĂ©al, Canada. âšhal-03104605â©
[2] Albrecht Glenn, Les émotions de la terre, Des nouveaux mots pour un nouveau monde, Les liens qui libÚrent, 2020
[3] Stiegler Bernard, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, Les liens qui libĂšrent 2016
[4] Grisey GĂ©rard, Le Noir de lâĂtoile, 1989-1990, notice Ircam, https://brahms.ircam.fr/fr/works/work/8960/
[5] Krause Bernie, Le grand orchestre animal, Flammarion 2013
[6] Risset Jean-Claude, discours de rĂ©ception de la mĂ©daille dâOr du CNRS, 1999
[7] Lovelock James E. & al, Atmospheric homeostasis by and for the biosphere: the Gaia hypothesis, in Tellus XXVI, 1974
[8] De Waal Frans, Sommes-nous trop «âbĂȘtesâ» pour comprendre lâintelligence des animaux, Les liens qui libĂšrent 2016
[9] Jacques Tassin, Pour une écologie du sensible, Odile Jacob 2020
[10] Stiegler Bernard, “La musique est la premiĂšre technique du dĂ©sir”, interview de Jean Rochard et Jean Jacques BirgĂ©, www.lesallumesdujazz.com 2008
[11] Louise Boisclair, Art Ă©cosphĂ©rique de lâanthropocĂšne… au symbiocĂšne, lâHarmattan 2022
[12] Mercier Maxence, Glotin HervĂ©, MUSE, sĂ©minaire IMERA Pratique de lâĂ©coute, https://imera.hypotheses.org/1346, 2018
[13] Mercier Maxence âUnderwater hidden sound Lifeâ, piĂšce Ă©lectroacoustique, 2020-2022, version binaural
[14] Glotin, Hervé & al, Sphyrna-Odyssey 2019-2020, Rapport I:
Découvertes Ethoacoustiques de Chasses Collaboratives de Cachalots en Abysse & Impacts en Mer du Confinement COVID19,
http://sabiod.org/pub/SO1.pdf, CNRS LIS, Université de Toulon, 2020
[15] Solomos Makis. Notes de travail pour une Ă©cologie du son. 2016. âšhal-01789643â©
Bibliographie
Hallé Francis, La vie secrÚte des arbres, Les ArÚnes, 2017
Mùche François-Bernard. Colloque international, François-Bernard Mùche, 9 et 10 octobre 2015, Paris
Morizot Batiste, Sur la piste animal, Actes Sud, 2018
Morizot Batiste, ManiĂšres dâĂȘtre vivant, Actes Sud, 2020
Solomos Makis, De la musique au son, presse universitaire de Rennes, 2013
Solomos Makis, Musique et Ă©cologie du son, lâHarmattan, 2016
Stiegler Bernard & al, Birfurquer, Les liens qui libĂšrent, 2020
Stiegler Bernard, Quâappelle-t-on Panser ? Au-delĂ de lâEntropocĂšne, Les liens qui libĂšrent, 2018
Biographie de lâauteur
Maxence Mercier est compositeur et artiste numĂ©rique nĂ© en 1982 Ă Paris. Il aborde les problĂ©matiques de la transmission de lâinformation par de multiples approches esthĂ©tiques et scientifiques. Depuis 2004, il expĂ©rimente les formes de reprĂ©sentations non conventionnelles pour la scĂšne, les installations immersives, les espaces virtuels, espaces urbains et naturels. Avec le Professeur HervĂ© Glotin, il soutient depuis 2014 le projet Art/Science MUSES qui valorise lâĂ©mergence de lâĂ©thoacoustique (Ă©tude par lâĂ©coute passive des comportements des espĂšces animales dans leur milieu naturel). Le champ dâexploration couvre tous les milieux, des abysses aux hautes altitudes. Le dernier volet rĂ©alisĂ© en 2020 valorise les donnĂ©es bioacoustiques recueillies par les navires autonomes de la mission Sphyrna Odyssey. Une installation sonore est créée, invitant son public Ă sâimmerger parmi les cachalots, suivre les Ă©changes de groupes sociaux de dauphins globicĂ©phales et constater lâimpact de lâhomme sur la biosphĂšre des grandes profondeurs. Depuis octobre 2022, il est doctorant IDEX au sein du laboratoire CTEL de lâuniversitĂ© CĂŽte dâAzur et attachĂ© au centre XR2C2 Ă Cannes. Ses recherches portent sur lâĂ©criture de la spatialisation au travers des dispositifs de diffusion sonore associĂ©es Ă ses projets de compositions et projets de performances musicales.
Préambule à une synthÚse sonore symbiotique
Maxence
Mercier
Université
CĂŽte dâAzur, CTEL, XR2C2
France
maxence.mercier@
univ-cotedazur.fr
Â
AbstractDans le prolongement des Ćuvres de
compositeurs ayant remis en question les modĂšles naturels dâĂ©mission et de
perception sonore, jâexprime dans cette communication les arguments dâune
méthode de synthÚse sonore symbiotique permettant de concevoir des interactions
sensorielles avec des espaces sonores du monde sauvage, inaccessibles Ă lâhomme. KeywordsSynesthĂ©sie, symbiose, paysage sonore, bruit anthropique,
symboles, sensibilité, espaces inouïs, espaces inaccessibles, espaces inconnus,
synthÚse, musique, composition, art, bioacoustique, éthoacoustique, abysses,
Umwelt, bio-mimétisme.
 Introduction
Le rapport entre la musique et la nature est un
sujet relativement peu abordé dans les écrits sur la musique de la seconde
moitié du XXe siÚcle. Cependant, la question est riche et certains
compositeurs majeurs lâont clairement revendiquĂ©e. Iannis Xenakis modĂ©lisait
des phénomÚnes naturels massifs. Olivier Messiaen a renouvelé son écriture avec
sa passion pour lâornithologie. Karlheinz Stockhausen se projetait dans les
étoiles pour justifier un pointillisme sériel. De nombreux autres compositeurs
ont travaillé de maniÚre singuliÚre sur des thématiques inspirées de la nature
: György Ligeti, GĂ©rard Grisey, Tristan Murail, Peter Eötvös, TĆru Takemitsu,
Maurice Ohana, Steve Reich.  Dans le
prolongement des travaux de François-Bernard Mùche et Jean-Claude Risset qui
ont chacun Ă leur maniĂšre questionnĂ© les modĂšles naturels dâĂ©mission et de
perception sonores, jâentreprends un travail de synthĂšse sonore symbiotique.
Cette pensée vise à prolonger et dépasser le stade du mimétisme en élargissant
les brÚches épistémologiques que ces compositeurs ont contribué à ouvrir. Il
sâagit de concevoir la mythification de nouvelles harmonies, prĂ©ambule Ă une
pensée musicale symbiotique.SynthÚse
sonore symbiotique Il est dĂ©sormais possible dâapprĂ©hender la
structure du langage de quelques espĂšces animales. La bioacoustique couplĂ©e Ă lâĂ©thologie
offre des procĂ©dĂ©s dâapprentissage et dâanalyse par intelligence artificielle
capable de relever dans le bruissement des sons la structure de messages qui étaient
jusquâĂ prĂ©sent insoupçonnables ou inaccessibles. LâavancĂ©e technologique des
dix derniĂšres annĂ©es rend possible lâanalyse de corpus sonores massifs,
collectés sur des décennies dans les environnements naturels. Les intelligences
artificielles ont la capacitĂ© dâapprendre Ă partir de matĂ©riaux inconnus ce qui
relĂšve de lâordre de la structure de messages cachĂ©s, insaisissables au premier
abord, mais pourtant bien réels. [1]  Par une
approche esthĂ©tique, jâentends Ă mon tour rendre perceptible, pour lâacuitĂ© humaine,
des modalitĂ©s dâexpression organique du vivant, issues de ces recherches. En
rĂ©vĂ©lant la structure codĂ©e de ces messages, jâinvite le public Ă prendre
conscience dâĂ©quilibres Ă©cologiques cachĂ©s dans les bruissements du monde. Les
expressions de chaque espĂšce sâinsĂšrent dans la biosphĂšre que nous partageons
ensemble. Mais notre emprise sur le vivant, à de multiples échelles, est
aveugle. Je partage les convictions du philosophe australien Glenn Albrecht
qui, suite Ă son concept de solastalgie, appelle Ă lâavĂšnement dâune Ăšre
symbiocĂšne nĂ©cessaire pour prĂ©server les Ă©quilibres et maintenir des modes dâexistence
vertueux. [2]Â Â Un artiste
tĂ©moigne de son existence et de son temps, quel que soit le niveau dâabstraction
de son mode dâexpression, langage, indĂ©pendance vis-Ă -vis des formes,
références et culture.   Les
oiseaux comme les paysages ont inspiré les musiciens sur des millénaires. Les
modĂšles biologiques nâont cessĂ© dâinspirer lâhomme pour Ă©laborer et amĂ©liorer
ses propres techniques. Les modes de communication de tout le vivant sont une
source dâinspiration pour lâhumanitĂ© en devenir. Pour ma part, il mâest indispensable de
sensibiliser, dâinspirer, de promouvoir une pratique et une esthĂ©tique qui
puisse se situer Ă lâinterface de ces diffĂ©rentes dimensions auxquelles mon
travail mâa menĂ©. Il sâagit de relier par analogie les diffĂ©rents modes dâexistence
du vivant en interprétant leur articulation vers un idéal symbiotique,
utopique, mais nécessaire.  Dans son
ouvrage Dans la disruption. Comment ne pas
devenir fou ? Bernard Stiegler Ă©crit : [3]«âQuâun renouveau de la vie noĂ©tique soit possible ne
signifie pas quâil est probable : le possible est souvent si improbable quâil
se prĂ©sente avant tout comme lâimpossible. Cet impossible peut et doit se
rĂ©aliser comme rĂȘve de lâimprobable.â»  Lâapplication
en musique des modĂšles inspirĂ©s du vivant nâest pas rĂ©ductible aux matĂ©riaux
traduits pour la perception humaine. La sonification, la synthĂšse et les
reprĂ©sentations visuelles permettent Ă©galement dâinspirer de nouveaux modes dâorganisation
et de stratégies formelles. Le public, quant à lui, est alors le témoin de la
facultĂ© dâabstraction de la musique pour gĂ©nĂ©rer des expĂ©riences sensibles
capables de le transporter Ă travers des espaces singuliers. Lâorganisation
artificielle des sons est plus que jamais un moyen universel de communier
au-delà des langues et des cultures.   Gérard
Grisey sâĂ©tait passionnĂ© pour les pulsations des Ă©toiles Ă neutrons, dans la
note dâintention pour Le noir de lâĂ©toile il Ă©crivait : [4]Lorsque la musique parvient Ă conjurer le temps, elle
se trouve investie dâun vĂ©ritable pouvoir chamanique : celui de nous relier aux
forces qui nous entourent. Dans les
civilisations passées, les rites lunaires ou solaires avaient une fonction de
conjuration. GrĂące Ă eux, les saisons pouvaient revenir et le soleil se lever
chaque jour. Quâen est-il de nos pulsars ? Â Â De lâinfiniment
grand Ă lâinfiniment petit, je suis convaincu de ce “pouvoir
chamanique” du son. Lorsque le public est confrontĂ© Ă la perception dâun
espace inouĂŻ, qui les sort dâun environnement urbain gĂ©nĂ©ralement oppressant et
agressif, nombreux sont ceux qui relatent une concorde avec lâenvironnement
traversé. Postuler une Úre du symbiocÚne, comme le souhaite le philosophe Glenn Albrecht, implique de développer urgemment une culture de la
symbiose. Le pouvoir évocateur du son est un puissant levier perceptif à mettre
en Ćuvre dans cette direction.
Art et Science
Avec Le
Grand Orchestre, le
bioacousticien, Bernie Krause a sensibilisé le public de maniÚre ludique et
esthétique aux espaces sonores naturels. [5]
Il a montrĂ© la rĂ©partition sonore sur le plan frĂ©quentiel et temporel oĂč chaque
espĂšce partage un mĂȘme espace dans un paysage pourtant diversifiĂ©. La variĂ©tĂ©
de ces signaux et leurs structures temporelles sont encore majoritairement
inconnues. La chute brutale de la biodiversité entraine une disparition
irrĂ©versible de nombreuses espĂšces. Elle nous prive de lâĂ©tude de modes de
communication singuliers pourtant Ă©tablis sur des milliers dâannĂ©es. Depuis lâapparition
des magnĂ©tophones, les innombrables collections de sons ne couvrent quâune
infime partie des espÚces connues. Il y a urgence à protéger, collecter et
analyser pour documenter et sensibiliser au respect du vivant.  La
sensibilisation à ces matériaux et structures est un enjeu civilisationnel pour
percevoir les singularitĂ©s du vivant et prĂ©server nos conditions dâexistence.Ces dĂ©fis sollicitent chez les artistes leur
capacité à convoquer et fusionner les sensibilités et compétences de nombreux
domaines dâactivitĂ©, bien au-delĂ de leurs quĂȘtes esthĂ©tiques. Dans son
discours de rĂ©ception pour la mĂ©daille dâor du CNRS, Jean Claude Risset
invitait Ă considĂ©rer : [6]De la confrontation entre lâexigence, la capacitĂ©
créatrice, la puissance analytique et technique peut naßtre des possibilités
neuves et riches. Il est important de faire cohabiter et interagir dans
certains lieux une logique artistique, une logique scientifique et une logique
technologique.
BiosphĂšre & entropie
Lâesprit humain depuis lâĂšre industrielle a
soigneusement soustrait Ă la science sa sensibilitĂ© Ă lâĂ©cologie, lui
permettant de se déconnecter des conséquences entropiques de son action sur le
globe. Les ĂȘtres vivants de la nouvelle Ăšre symbiotique, humains et non
humains, ont plus que jamais besoin de sâentraider pour survivre ensemble. Â Â La
complexité de la biosphÚre est la plus riche des dimensions qui constitue le
modĂšle gĂ©ochimique de la planĂšte Terre. Elle est composĂ©e dâune diversitĂ©
dâespĂšces incommensurable et câest ce qui distingue la terre des autres objets
connus de lâunivers. DĂšs les annĂ©es 70, James Lovelock propose de la renommer «âsymbiosphĂšreâ» pour souligner lâinterdĂ©pendance
entre les espĂšces et le tout quâelles constituent. [7] Â Â Les lois
de lâentropie peuvent ĂȘtre Ă©largies aux champs symboliques des cultures
humaines et non humaines. Il nây a pas de compensation efficace Ă la
destruction. Le concept de résilience politique est une impasse. Ce qui
disparaßt est remplacé par autre chose et ne se reconstitue pas.   La récente
prise de conscience des changements climatiques ne doit pas occulter la
question de la protection de la biodiversité qui inclut la diversité culturelle
humaine et animale. Ă chaque fois que ces diversitĂ©s sont attaquĂ©es, lâhomme sâinflige
une forme dâauto-agression. Â Â La
culpabilitĂ© symbolique qui rĂ©sulte dâune prise de conscience rĂ©cente est
inopĂ©rante sur une destruction actĂ©e. Câest pourquoi les seuils empathiques
doivent ĂȘtre relevĂ©s.   Sans mĂȘme
le savoir, lâhumanitĂ© industrialisĂ©e dĂ©tĂ©riore massivement les dimensions
culturelles du vivant. Des espĂšces hĂ©ritiĂšres de cultures millĂ©naires ou dâĂ©volutions
gĂ©nĂ©tiques singuliĂšres sont dĂ©truites Ă tout jamais. Pour le rĂšgne vĂ©gĂ©tal, lâhĂ©ritage
gĂ©nĂ©tique enrichi, dĂ©veloppĂ© et croisĂ© depuis des centaines de millions dâannĂ©es
a Ă©tĂ© perturbĂ© en quelques dĂ©cennies seulement par la disparition croissante dâespaces
naturels. Lâusage incontrĂŽlĂ© des industries chimiques, lâartificialisation des
sols sont les causes dâun inconfort gĂ©nĂ©ralisĂ© pour les dĂ©cennies Ă venir. Les
ressources génétiques et culturelles des espÚces disparues sont à jamais
perdues. Nous ne les retrouverons que sous forme de traces. La seule matiĂšre
organique capable de sâadapter Ă un environnement donnĂ© est un organisme
vivant. Il est donc primordial de faire en sorte quâelle ne disparaisse pas,
pour que lâhumanitĂ© ne se retrouve pas dans un environnement totalement inconnu
Ă trĂšs court terme. Â Â Avant que lâentropie
dépasse les seuils critiques entrainant le systÚme biosphérique dans des
régimes chaotiques incalculables, il est urgent de tenter de sauvegarder dans
leur environnement dâorigine, les patrimoines vivants : gĂ©nĂ©tique et culturel
humain et non humain.
Transmission culturelle épigénétique
La culture peut se dĂ©finir comme lâexistence de
variations comportementales qui persisteraient dans le temps et qui ne seraient
imputables ni à des variations génétiques ni à des variations
environnementales. Selon les anthropologues, la culture serait une spécificité
humaine, trouvant son origine dans le savoir, lâĂ©criture, le langage. Mais pour
Frans de Waal, spécialiste des primates, la dichotomie entre culture et nature
nâexiste pas, car lâon observe que des savoirs, des techniques nouvelles, des
préférences, des habitudes se transmettent de façon non génétique. [8] La
survie des animaux sauvages dĂ©pend en partie de ce quâils apprennent des
autres. La transmission dâun savoir accumulĂ© est aussi importante pour eux que
pour nous. Ils sont dépendants de cette culture transmise.   La culture
est donc vitale et si elle ne sâinscrit pas dans le code gĂ©nĂ©tique, elle
participe à en exprimer les caractÚres.  Maintenant
que le réchauffement climatique est majoritairement admis, le besoin de
symbiose permet de réquisitionner efficacement la sensibilité humaine aux
questions de lâenvironnement.Lâimmense disparitĂ© entre les espĂšces vivantes
fait la richesse de la biodiversitĂ©. Toutes les espĂšces vivantes hĂ©ritent dâune
Ă©volution propre et potentiellement dâun savoir culturel unique. Certains
scientifiques vont jusquâĂ prendre le parti de confĂ©rer au vĂ©gĂ©tal les mĂȘmes
attributs communicationnels quâau monde animal. [9] Dans la sphĂšre artistique,
portĂ©e par un propos sensible, cette libertĂ© nâa alors plus rien dâoutranciĂšre.  Pour
protéger une espÚce, il est reconnu de devoir tenir compte de référentiels fondamentaux
de connaissances transmises au sein dâune espĂšce pour conduire des stratĂ©gies
efficaces de protection. Toutes les diversités culturelles sont à défendre, dÚs
lors que lâĂ©quilibre des milieux tolĂšre leurs diffĂ©rences dans le respect de la
vie. Elles constituent des héritages qui révÚlent la diversité du vivant autant
que le génome des espÚces.
SymbiocĂšne et cortex auditif
La musique et le son forment un espace
communicationnel fondamental, Ă tel point que chez lâhomme, il prĂ©cĂšde tout
sens de communication depuis la vie intra-utérine alors que la communication
visuelle est secondaire aux premiers instants de la vie. Les capacités
sensorielles et Ă©motionnelles de lâhomme en rĂ©action aux dimensions sonores et musicales
sont en avance sur le langage et la communication visuels.Notre cortex auditif est une porte de
communication avec tous les ĂȘtres communicants. Si lâhomme ne peut comprendre
le sens, la formulation, lâexpression des espĂšces non humaines, il en discerne
nĂ©anmoins une teneur Ă©motionnelle. Lâhomme est capable de discerner lâĂ©motion
au sein dâun langage sans mĂȘme le comprendre. La vitesse, les intonations, lâalerte,
lâaffect, la douceur, lâurgence sont codĂ©s sur des registres communs. La
musique est un puissant facteur dâĂ©vocation extra-culturelle, elle sollicite
des processus cognitifs, moteurs, et émotionnels activés par un vaste réseau
neuronal doté de nombreuses fonctions communes avec les espÚces non humaines
communicantes. Â Â Nous
partageons avec les autres espĂšces animales, la perception des composantes de
la musique. Cela concerne les rythmes, la hauteur des notes, les combinaisons
simultanées de notes donnant des accords, le timbre et enfin la forme. Cette
derniÚre induit des capacités de mémoires à court, moyen et long terme ainsi
que la faculté de prédictions propres à nos sentiments de tension et de
résolution musicales.  Les
sciences de la perception sonore forment une voie de compréhension inter-espÚces.
Si elles ne se destinent pas à comprendre le langage, elles en perçoivent les
préceptes, articulations, accumulations et intensité. Le cortex auditif humain
primitif sâest forgĂ© sur le mĂȘme modĂšle que de nombreux autres mammifĂšres. Plus
tard avec lâĂ©volution, les modalitĂ©s de rĂ©ception et dâĂ©mission se sont ensuite
diversifiĂ©es pour optimiser la communication entre congĂ©nĂšres dâune mĂȘme espĂšce
et développer des fonctions auditives propres. Le développement évolutif du
cortex auditif de lâhomme est aujourdâhui trĂšs diffĂ©rent de celui des autres
espĂšces. Câest ce qui lui confĂšre une organisation neuronale et des capacitĂ©s
analytiques exceptionnelles, qui ont contribué à ses aptitudes culturelles pour
la musique et les langages articulĂ©s. Cependant, cette diffĂ©rence nâexclut pas
que nous puissions partager des mĂ©canismes de perception issus dâun cortex
auditif primitif, commun avec les autres membres du monde animal. Leurs cerveaux
sont structurés différemment, mais nous partageons toujours quelques logiques
de leur mode de perception quâil est possible de transposer et dâadapter Ă
notre propre faculté.
Techniques
Les aptitudes de lâhomme Ă fabriquer des objets
ont diversifié ses capacités de production et de perception sonores. Le
raffinement de la musique sâest distanciĂ© des cris primitifs, mais lâhomme
nâest pas le seul dans le rĂšgne animal Ă maitriser et tirer parti des
propriétés acoustiques.  Pour
Bernard Stiegler, les non-humains ont une mĂ©moire primaire, Ă savoir lâinformation
génétique exprimée dans le code ADN, et une mémoire secondaire, acquise par un
systÚme nerveux complexe. Les humains ont aussi une mémoire exosomatique ou
tertiaire, rendue possible par des prothĂšses, autrement dit «âtechniquesâ», que
sont lâĂ©criture, lâart, les vĂȘtements, les outils ou bien encore les machines. Il disait en 2008 : Il nây a jamais rien
qui prĂ©cĂšde le reste : câest cela que jâappelle lâorganologie gĂ©nĂ©rale (…) il
faut toujours investir le cĂŽtĂ© intĂ©ressant de la catastrophe. (âŠ) que lâon soit
artiste ou intellectuel, on a une responsabilité : celle de faire que le monde
tel quâil est, tire parti de cette nouveautĂ©. [10]Mes travaux en art/science mâont menĂ© Ă
interprĂ©ter la perception supposĂ©e de quelques espĂšces animales. Jâai travaillĂ©
particuliĂšrement sur les chauves-souris et les grands mammifĂšres marins
utilisant lâĂ©cholocation dans des espaces sonores inaccessibles Ă lâhomme. La
technologie permet de capter leurs signaux, mais il faut les manipuler sur les
plans fréquentiels et temporels pour les entendre.  Dans
certains cas oĂč les donnĂ©es ne sont pas exploitables dans le domaine sonore, la
mise en Ćuvre de techniques de sonifications permet de synthĂ©tiser la
perception des comportements supposés des individus écoutés. Ces techniques
invitent à produire des hypothÚses éthoacoustiques, mais également à offrir de
nouvelles connaissances par lâinterprĂ©tation. La fusion des deux pĂŽles est une
conversion aux capacitĂ©s de perception et dâinterprĂ©tation de lâhomme. Elle
vise Ă comprendre comment lâanimal perçoit son environnement sur les dimensions
sensorielles, sociales et culturelles.  Mon
engagement dans ce domaine a pour objectif de conduire Ă des relations
dâintĂ©rĂȘts Ă la fois pour lâartiste et le scientifique. Cela concourt Ă
stimuler lâimagination des protagonistes de deux disciplines distinctes. Câest
par ces expĂ©riences que lâexpression de ma sensibilitĂ© Ă©cologique a pris forme.
Lâengagement rĂ©ciproque du scientifique et de lâartiste converge sur la notion
dâĂ©cologie, aiguisĂ©e par lâurgence de comprendre les systĂšmes et tenter de
contribuer Ă leur sauvegarde alors mĂȘme quâils disparaissent. Â Â Les
paysages sonores enfouis dans les abysses, les modes de communication, les
organisations sociales, les communautés culturelles du monde sauvage
mâinspirent et mâaniment dans un sentiment de communion. Pour citer quelques
exemples, les stratĂ©gies dâalliance sous-marine des cachalots, rĂ©cemment dĂ©couvertes
lors de la mission Sphyrna Ă laquelle jâai collaborĂ©, sont une source
dâinspiration pour apprĂ©hender la composition dâespaces sonores inouĂŻs, mais
plausibles. Le ballet des Ă©chos sonores dans lâeau compose des images
composites par jeux de rĂ©flexions, de dĂ©calages et concordances dâĂ©chos. Les
modĂšles de dispersion, propagation, diffusion et radiation du son dans des
espaces sonores sont aussi diversifiés que les types de réverbérations utilisés
par lâhomme pour accompagner la voix et la musique depuis lâorigine de ses
rituels culturels. Les espaces sonores cachés ne se limitent pas aux
profondeurs sous-marines. Ainsi lâĂ©coute des Ă©chos des chauves-souris, rĂ©vĂšle
des cathédrales sonores fascinantes. Il suffit pour cela de ralentir un de
leurs chips pour ressentir avec le son les espaces quâelles parcourent Ă
travers les sous-bois ou entre les façades des édifices. Toutes ces scÚnes
deviennent alors acoustiquement palpables. Cognition
musicale Nos cerveaux sont adaptés pour capter ces informations
Ă trĂšs haute frĂ©quence, bien plus rapidement que lâarticulation dâun langage.
De la mĂȘme maniĂšre quâavec la parole le ton dâun propos peut nous faire
sursauter bien plus vite que son contenu. Lâintention dans la voix peut ĂȘtre
bien plus parlante. Câest pourquoi la musique et son cortĂšge dâexpressions
sonores sont plus aptes que tout autre sens Ă communiquer lâimmĂ©diatetĂ© dâune
sensation malgrĂ© tous les biais dâinterprĂ©tation possibles.  Si nous
sommes dans lâincapacitĂ© de pouvoir Ă©changer de maniĂšre bilatĂ©rale avec ces
individus communicants, mais non humains, nous sommes tout Ă fait aptes Ă
tenter de comprendre leur communication et dây ĂȘtre sensibles. Â Â La musique
peut contribuer Ă sensibiliser Ă lâurgence de protĂ©ger la singularitĂ© du
vivant. Elle est un vecteur communicationnel probable. Nos prothĂšses
technologiques nous permettent dâaccĂ©der aux niches acoustiques dâenvironnements
sonores inconnus. Les musiciens les plus expressifs ont la capacité de saisir
les modulations et caractĂ©ristiques de ces territoires sonores, propres Ă
caractĂ©riser des Ă©motions non rĂ©vĂ©lĂ©es Ă ce jour.  Câest en
menant une politique sensible aux multiples dimensions du vivant de façon
enthousiasmante que celle-ci enthousiasmera la sociĂ©tĂ©. Au mĂȘme titre, la
musique profitera de ses qualités propres pour amener les publics à apprécier
repositionner lâhomme en tant quâĂȘtre de la nature.
Expérience sensible
La musique prend naissance dans le sensible
auditif. ModÚles naturels et culturels, scÚnes, scénarios, archétypes
universaux aident à façonner musicalement la rencontre du physique et du
sensible. Elle enrĂŽle le flux temporel comme une force pour servir ses fins,
captiver lâauditeur, lâabsorber dans une recrĂ©ation des relations musicales lui
donnant lâimpression de maĂźtriser le temps qui lâemporte. Le temps ne sâĂ©coule
plus comme un liquide qui se rĂ©pand, lâauditeur le retrouve en revivant la
composition, en restaurant le temps de la musique. Â Â La synthĂšse
sonore symbiotique est faite dâinterrelations bravant les limites de la
perception humaine. Elle peut agir sur les signaux du vivant comme de la
physique. Elle vise à transcrire les registres fréquentiels et temporels
inaccessibles Ă lâhomme et ainsi rĂ©vĂ©ler ce dont il nâa pas conscience.   Une
prĂ©sentation purement pragmatique de la science est inopĂ©rante pour convoquer lâattention
des publics, lĂ oĂč les approches et arrangements symboliques sont un moyen de
séduction pour élargir les sensibilités à une philosophie naturaliste. Une
écosophie est nécessaire pour devancer les problématiques de changement de
comportements violemment infligĂ©es par les enjeux climatiques. [11] Lâart est
un vecteur efficace pour appréhender intelligemment les transformations
induites par les multiples chocs civilisationnels en cours. La perspective
naturaliste conduit à accorder la philosophie aux données des sciences
naturelles. Le naturalisme philosophique nâa pas de caractĂšre
prescriptif : il ne prĂ©tend pas dire ce qui doit ĂȘtre ou ce qui doit se
faire, il est une contingence relative au vitalisme sous-jacent dâune pensĂ©e de
la symbiose.  La
sensibilité symbiotique vise à percevoir et comprendre la complexité des
interactions du vivant. Elle repose sur une interprétation sensible de la
cohérence scientifique et théorique mettant en perspective une Úre symbiocÚne
oĂč les activitĂ©s anthropiques ne dĂ©truisent plus les Ă©cosystĂšmes, mais les
régénÚrent, tout en veillant à la distribution harmonieuse des ressources.   Sur scÚne
aussi bien que dans les environnements virtuels, le son est essentiel pour
crĂ©er des narrations crĂ©dibles et immersives. Il contribue Ă lâexpĂ©rience
sensorielle et physique du spectateur. Le son enveloppe nos corps, comme
lorsque nous les immergeons dans lâespace physique de lâeau. Il est le seul
médium capable de transmettre une sensation physique puissante. La perception
du son nâatteint pas seulement les oreilles, elle traverse aussi le corps par
la conduction osseuse mettant tous nos organes en vibration.  Dans tous
les rites paĂŻens, religieux et profanes de lâhumanitĂ©, le son nous relie dâune
maniĂšre ou dâune autre Ă lâespace physique, biologique et social en interaction
naturelle avec les environnements. La puissance des basses fréquences est
physique, elle influence nos Ă©motions et le rythme de nos battements de cĆur,
elle se propage en profondeur Ă nos organes jusquâĂ exciter nos rĂ©cepteurs
nerveux les plus enfouis. Tout cela, par le simple fait de la vibration dâune
onde acoustique mettant en mouvement tout ce quâelle traverse. Â La synthĂšse sonore symbiotique est la
grammaire dâune Ă©cosophie musicale propre Ă accompagner une mĂ©tamorphose de
notre perception écologique du monde.
Muse
Le projet MUSE est une initiative informelle
contractĂ©e de maniĂšre tacite avec HervĂ© Glotin, bioacousticien, professeur Ă
lâuniversitĂ© de Toulon Sud Var. [12] Ses recherches interdisciplinaires sont
axĂ©es sur lâĂ©tude de la mer et le traitement du signal. Depuis 2014, nous
collaborons dÚs que les conditions sont favorables à la création de nouvelles
piÚces sonores et à la diffusion des connaissances associées.                        MUSE est
lâacronyme de «âMultimodal Scenes for bioacoustic Evidencesâ», Ce projet est
une muse au sens propre, pour lâinspiration que peut offrir lâart au
bioacousticien qui est souvent à la recherche de représentations de formes dans
ces signaux aux logiques parfois inconnues. Le projet sâarticule comme un
programme composĂ© de plusieurs piĂšces. Son unitĂ© repose sur lâinformation
véhiculée par les modes de productions acoustiques de différentes espÚces
vivantes. LâoriginalitĂ© de la bioacoustique est de pouvoir Ă©couter
lâenvironnement biologique avec un minimum dâimpact Ă©cologique. Des stations
autonomes équipées de microphone permettent de capturer des informations sur de
trÚs longues plages de temps. Les informations récupérées par les
bioacousticiens sont pour la plupart analysées par ordinateur et algorithmes
spĂ©cialisĂ©s. Ce sont les rĂ©sultats issus de ces analyses que jâexploite Ă la
fois pour rendre visibles et audibles des espaces et des dimensions encore
inconnus, indiscernables ou intraduisibles par des symboles usuels.
Exemple des abysses
méditerranéennes
Mes derniers travaux en art/science pour lâinterprĂ©tation
de donnĂ©es bioacoustiques mâont fait plonger dans lâenvironnement des abysses. [13]
[14] Bien quâissus de milieux de vie totalement diffĂ©rents, nous partageons
avec nos cousins du monde aquatique des structures et schémas informationnels
qui peuvent ĂȘtre transposĂ©s de maniĂšre sensible dans la composition de piĂšces
musicales.  Lâespace
sonore sous-marin est opaque pour lâhomme qui ne connaĂźt pas les dimensions
acoustiques et les enjeux communicationnels qui sây jouent. Cet espace est une
ressource essentielle Ă la communication des espĂšces marines. Lorsque son
Ă©quilibre est perturbĂ©, câest toute la chaĂźne trophique qui en subit les consĂ©quences.  Pour une
relation physique et sensuelle avec lâunivers subaquatique, la musique est lĂ ,
comme une prothÚse chimérique, un lien de jonction entre deux mondes sonores
antagonistes, celui de lâair et celui de lâeau. La perception humaine nâest pas
adaptĂ©e Ă lâĂ©coute des sons sous lâeau. Il nous faut des prothĂšses, les hydrophones
et des techniques de transposition pour comprimer les espaces temps et les
espaces fréquentiels qui peuplent les profondeurs sous-marines. Par jeux de
transposition et dâanamorphose, la musique crĂ©e un analogon pour convertir un
monde sonore inouĂŻ et inaccessible Ă nos capacitĂ©s dâĂ©coute. LâinterprĂ©tation
est Ă mĂȘme dâapprocher les sensations et perceptions supposĂ©es dâun cachalot,
dâun globicĂ©phale, dâun dauphin et mĂȘme de certains poissons et autres
crustacés. Nous avons les moyens de reproduire ce que nous imaginons de leurs
perceptions fabuleuses. Elles leur permettent dâapprĂ©hender les multiples
dimensions de lâespace aquatique avec la facultĂ© de communiquer et de percevoir
lâenvironnement dans une obscuritĂ© visuelle totale.  Lâunivers
sous-marin est un environnement fragile et le moindre sillage dâun bateau un
peu trop bruyant peut se rĂ©percuter sur des kilomĂštres jusquâaux profondeurs
abyssales. DerriĂšre le miroir de la surface, presque aucune Ă©nergie nâest
transmise Ă lâair. Dans lâeau, le son va plus vite, plus loin, et les
espace-temps semblent sâĂ©tirer au grĂ© des distances, sur des ordres de grandeur
gigantesques pour lâhomme. Il se propage plus de quatre fois plus vite que dans
lâair si bien que certaines espĂšces peuvent communiquer sur plusieurs centaines
de kilomÚtres. Ces espaces sonores inouïs sont désormais à notre portée. La
qualitĂ© des enregistrements Ă haute frĂ©quence dâĂ©chantillonnage aujourdâhui disponibles
permet de modifier les dimensions temporelles et fréquentielles des prises de
son sous-marines afin de les transposer Ă la physiologie humaine.  LâouĂŻe est
le sens le plus dĂ©veloppĂ© de lâhomme. Depuis la nuit des temps, elle veille Ă
notre sécurité sans discontinuité. Lorsque le cerveau ne peut pas percevoir au
travers de la vision, son environnement est tout de mĂȘme captĂ© par une Ă©coute
permanente. Câest Ă©galement le sens le plus puissant et prĂ©cis pour reproduire
la prĂ©sence et le dĂ©placement de masses et dâindividus dans un espace oĂč
lâimportance du son est subjuguĂ©e.  Les sons
que le cerveau nâinterprĂšte pas comme un langage stimulent des reprĂ©sentations
émotionnelles abstraites que certains appellent musiques, environnements
sonores ou bruits. Les différents sons biologiques des espÚces marines sont les
signes dâune communication articulĂ©e et dâune vision acoustique de lâespace
sous-marin. En manipulant lâespace-temps des enregistrements, Ă la maniĂšre du
slow-motion ou du timelapse, nous découvrons de merveilleuses propriétés
sonores insoupçonnĂ©es. Ainsi lâaccĂ©lĂ©ration des infrasons inaudibles du rorqual
nous parvient, transposĂ©e Ă hauteur humaine, comme de longues mĂ©lopĂ©es. Ă
lâopposĂ©, le ralentissement des rafales cliquetantes des globicĂ©phales,
cachalots et autres cĂ©tacĂ©s Ă dents scintille dâune multitude de pulsations et
dâĂ©clairs sonores qui illuminent lâespace environnant dans ses moindres dĂ©tails.  La musique
est lâinterprĂšte entre deux mondes opposĂ©s. CouplĂ©e Ă des techniques de
spatialisation sonore immersive, elle dĂ©cuple le sentiment dâimmersion du
public. Les traitements Ă©lectroniques magnifient lâhybridation de la matiĂšre
sonore avec la musique. Plus quâun simple rĂŽle dâinterprĂšte du monde
sous-marin, la musique est un lien communicatif et relationnel, capable dâalterner
entre la puissance des tempĂȘtes et la quiĂ©tude apaisĂ©e de sensations sonores
aux effleurements tactiles. Elle est reine pour nous transporter en un instant,
dâun Ă©tat Ă©motionnel Ă un autre, de la violence Ă la douceur, bercĂ©s par les
flots sonores.  La
spatialisation sonore contribue Ă©galement aux sensations dâimmersion, en jouant
sur la perception dâapesanteur, dĂ©tachĂ©e des contraintes terrestres. Le mixage
du son tridimensionnel offre toutes les sensations de déplacement, en
virevoltant librement dans lâimmensitĂ© de lâeau.
Méthodes de transformation esthétiques
des matériaux bioacoustique
Ă partir de sources sonores, les bioacousticiens
sont capables de dĂ©tecter la prĂ©sence dâespĂšces, comptabiliser des individus, dĂ©terminĂ©
leurs positions dans lâespace, estimer la qualitĂ© de leurs environnements etc…
Le schéma de la figure 1 exprime les différentes dimensions de valorisation esthétique
de la bioacoustique. La nature de ces sources sonores couvre une plage
fréquentielle trÚs étendue. Ainsi, tous les sons ne sont pas audibles pour une
oreille humaine. Câest pourquoi la bioacoustique computationnelle est
précieuse, car elle peut étudier le son inaudible et inaccessible. Les
techniques de captation, dâanalyse et de restitution sonore permettent dans une
certaine proportion de transposer les sons inaudibles dans un espace dâinformations
accessibles Ă lâhomme.
Figure 1 Valorisation perceptive et esthétique des
données bioacoustiquesLes sons imperceptibles concernent les sources
sonores Ă©mises au-delĂ de la sensibilitĂ© de lâaudition humaine. Les limites
sont dĂ©terminĂ©es par la conjugaison dâun ensemble de paramĂštres physiologiques,
lâespace des frĂ©quences, lâintensitĂ© du signal, le seuil de sensibilitĂ©
temporelle. Il peut sâagir des basses frĂ©quences des baleines ou des hautes
frĂ©quences des chauves-souris et insectes. Les donnĂ©es symboliques sont issues dâanalyses bioacoustiques
computationnelles. Cela peut concerner la segmentation de vocalises de chants
dâoiseaux comme de chants de baleines ou lâĂ©volution des motifs rythmiques
dâinsectes mesurĂ©s au cours dâune saison.  Les
espaces de représentation hypothétique consistent
Ă interprĂ©ter ce qui ne peut ĂȘtre bonifiĂ© ou visualisĂ© Ă partir des donnĂ©es
identifiĂ©es par lâanalyse computationnelle. Nous sommes alors dans un domaine oĂč
lâintuition des disciplines artistiques et scientifiques convergent pour
émettre des hypothÚses. Les bioacousticiens ont besoin de représentations comme
moyens de rĂ©flexion et de communication. Les rĂ©sultats quâils produisent sont souvent
exprimables sous forme de statistiques. Du cĂŽtĂ© de lâexpression artistique, les
espaces sonores inouĂŻs, extraits de leurs travaux sont une source dâinspiration
fascinante et inédite. Cependant la rudesse des matériaux bruts exige des
techniques trĂšs spĂ©cifiques pour extraire de la masse dâinformations des
propriĂ©tĂ©s dignes dâintĂ©rĂȘt.  Ainsi, lâespace audible peut ĂȘtre nettoyĂ©, on peut changer la vitesse de
lecture et la hauteur du son, on peut analyser une scĂšne spatiale et
contextualiser ses propriĂ©tĂ©s Ă des dimensions apprĂ©hendables pour lâhomme.  Lâespace imperceptible exige de
transformer ses dimensions frĂ©quentielles et temporelles. Mais les donnĂ©es Ă
extraire sont difficilement transposables pour lâaudition humaine, un recours Ă
des techniques dâinterprĂ©tation est indispensable pour produire une
représentation.   La
sonification permet alors dâextraire dâune scĂšne sonore des informations
cachées sous le bruit, dans des registres de fréquences non audibles pour
lâhomme ou bien encore des Ă©chelles de temps soit trop courtes, soit trop
longues pour y percevoir des informations Ă notre Ă©chelle physiologique. Câest
une technique de rĂ©interprĂ©tation. Dans le cas de lâobservation du cachalot,
chaque Ă©cho des clics Ă©mis par lâanimal lui renvoie les informations sur son
environnement et lui permet de chasser ses proies dans une obscurité totale.
Lâanalyse en laboratoire des sĂ©quences de clics du cachalot nous informe dâune
multitude de données sur sa taille, son comportement et son déplacement dans
lâespace. Ces paramĂštres sont alors mis en son par des procĂ©dĂ©s de synthĂšse sonore
pour percevoir finement leurs fluctuations. La sonification nous autorise
Ă©galement Ă imaginer ce que pourrait percevoir lâanimal en plongĂ©e.
Figure 2 : outil de sonification du cachalot
permettant de synthétiser des données symboliques.Dans de nombreux cas, les signaux bruts
rĂ©ceptionnĂ©s sur les hydrophones nous parviennent dans une qualitĂ© dâĂ©coute non
satisfaisante pour lâoreille humaine. Les algorithmes dâintelligence
artificielle dĂ©veloppĂ©s pour la bioacoustique sont capables de sâaffranchir des
contraintes de bruits prĂ©sents dans les flux audio. Les systĂšmes apprennent Ă
discriminer les composantes informationnelles dâun signal et Ă les retranscrire
sous formes numĂ©riques et symboliques. Câest sur ces rĂ©sultats que le travail
de sonification va sâappuyer. Le travail artistique consiste ensuite Ă
interprĂ©ter des mondes sonores en assurant la translation de lâinformation dâun
univers Ă un autre.
Sauvegarde
De maniÚre généralisée, le bruit anthropique
recouvre peu Ă peu tous les environnements sonores encore vierges. Elle sâajoute
aux autres sources de pollution qui dégradent la biosphÚre. Les politiques de
résilience écologique ne permettront pas de retrouver la diversité des
environnements sonores planĂ©taires dâavant la pĂ©riode industrielle. Dâautres se
créeront, mais ils seront différents, adaptés à de nouvelles conditions.
Lorsque les seuils critiques de destruction seront atteints, la nature ne
pourra plus regĂ©nĂ©rer Ă lâidentique les Ă©quilibres disparus. TĂ©moigner aujourdâhui
de ces espaces en cours de disparition est une urgence. Sensibiliser Ă leur
protection est un impĂ©ratif si lâon souhaite contribuer Ă repousser le
franchissement de stades fatidiques précipitant toujours plus rapidement la
chute de la biodiversitĂ©. Cette approche sâapparente Ă tĂ©moigner des derniers
signaux de communautĂ©s culturelles en pĂ©ril imminent. Il sâagit de rompre au
plus vite avec la méconnaissance généralisée des dynamiques écosystémiques.
Bio-mimétisme et transdisciplinarité
Les chants dâoiseaux ont toujours inspirĂ© les
musiciens. Il est naturel que la bioacoustique puisse inspirer le musicien. Il
peut paraßtre également intrigant de constater que le musicien puisse inspirer
les bioacousticiens or les musiciens modernes, accompagnĂ©s par lâoutil informatique,
partagent de nombreuses technologies du signal avec les bio-informaticiens. Si
la technique paraĂźt ĂȘtre un milieu de convergence possible, ce sont les
multiples interactions complexes de lâĂ©cologie sonore qui sont le terreau de
leurs échanges.
Ecoconscience
Dans ses notes de travail sur lâĂ©cologie du son,
Maki Solomos observe dans la musique et les arts sonores «âlâĂ©volution dâune
prise de conscience des crises écologique, économique, sociale, corrélée à la
crise symbolique que nous traversonsâ». [15]  Il relĂšve les idĂ©es de Felix Guattari pour
encourager une articulation éthico-politique critique des implications
technico-scientifiques opĂ©rĂ©es sur la biosphĂšre.   Je mâinscris
dans une démarche similaire qui consiste à accompagner le changement des
perceptions des sociétés pour activer une éco-conscience concrÚte. En tant que
musicien, collaborer avec les chercheurs du champ de la bioacoustique est lâactivitĂ©
qui me rapproche le plus des actions de protection de lâenvironnement et de sa
biodiversité. Ces échanges enrichissent et confirment un engagement consistant
à défendre la diversité des savoirs comme celui de la biodiversité. Je me
rattache en parallÚle au concept de Bernard Stiegler, consistant à défendre
lâensemble des savoirs dont il faut protĂ©ger la diversité : savoir-faire,
savoir-vivre, savoir théorique et technique.  Cet
engagement non doctrinaire invite à une rationalité basée sur le principe de la
néguentropie. Celle-ci vise à concevoir et valoriser tout type de savoir sur la
base dâune Ă©pistĂ©mologie opposĂ©e Ă lâentropie. La terre Ă©tant par nature, un
espace fini et non extensible, il est raisonnable de concevoir «âle
dĂ©veloppementâ» sans la destruction des ressources limitĂ©es de la biosphĂšre.   Mes
projets de collaboration dans ce domaine sâarticulent sur un axe Art/Science oĂč
chaque champ fonde ses points de vue sur des représentations complémentaires,
mais avec des dĂ©marches singuliĂšres, diffĂ©rentes, voire indĂ©pendantes lâune de
lâautre.  Au fur et
à mesure de mes réalisations, mes préoccupations convergent dans un écosystÚme
de rĂ©flexions empreint dâesthĂ©tique relationnelle par laquelle jâapprĂ©hende la
complexitĂ©Ì des problĂšmes dâenvironnement imbriquĂ©s sur les dimensions
politiques, culturelles, sociales et Ă©cologiques.Ces dĂ©marches sont tout dâabord
interdisciplinaires, elles interagissent avec plusieurs disciplines qui
croisent leurs regards. Elles finissent par ĂȘtre transdisciplinaires
lorsquâelles partagent un chemin commun et atteignent des objectifs
transversaux. Câest lâapproche systĂ©mique, extrĂȘmement pertinente en Ă©cologie,
qui permet une vision aÌ long terme. Elle Ă©largit lâapproche du local au global
dans un sens comme dans lâautre. Elle est multidimensionnelle, dynamique, et
permet dâaborder les grands concepts de lâenvironnement.
Conclusion
Mon approche esthétique de la bioacoustique a pour
objectif de conclure Ă des relations dâintĂ©rĂȘts Ă la fois pour lâartiste et le
scientifique. Elle participe Ă stimuler lâimagination des protagonistes de deux
disciplines distinctes. Les engagements réciproques du scientifique et de
lâartiste convergent sur la notion dâĂ©cologie, aiguisĂ© par lâurgence de
comprendre les systĂšmes et tenter de contribuer Ă leur sauvegarde alors mĂȘme
quâils disparaissent. Â Â Les
paysages sonores enfouis dans les abysses, les modes de communication, les
organisations sociales, les communautés culturelles du monde sauvage partagent
des ressources collectives au-delà de nos positions réciproques sur les chaßnes
alimentaires.  La
dĂ©couverte de «âterra incognitaâ», de vie inconnues et la participation Ă leur
préservation est épuisante, mais elle est une source de plaisir inépuisable. La
relative indifférence générale pour la vie sauvage et ses myriades de
spécificités est à défendre tout comme les singularités de nos expressions
culturelles, dĂšs lors que lâĂ©quilibre des milieux tolĂšre leurs diffĂ©rences dans
le respect du vivant.Â
Références
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2008[11] Louise Boisclair, Art Ă©cosphĂ©rique de lâanthropocĂšne… au symbiocĂšne,
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https://imera.hypotheses.org/1346, 2018[13] Mercier Maxence âUnderwater hidden sound Lifeâ, piĂšce
électroacoustique, 2020-2022, version binauralhttp://tripinlab.com/pub/Hidden-USL-binau.wav[14] Glotin,
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Bibliographie
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liens qui libĂšrent, 2018
Biographie de lâauteur
Maxence Mercier est compositeur et artiste numérique né en 1982 à Paris. Il
aborde les problĂ©matiques de la transmission de lâinformation par de multiples
approches esthétiques et scientifiques. Depuis 2004, il expérimente les formes
de représentations non conventionnelles pour la scÚne, les installations
immersives, les espaces virtuels, espaces urbains et naturels. Avec le
Professeur Hervé Glotin, il soutient depuis 2014 le projet Art/Science MUSES
qui valorise lâĂ©mergence de lâĂ©thoacoustique (Ă©tude par lâĂ©coute passive des
comportements des espĂšces animales dans leur milieu naturel). Le champ dâexploration
couvre tous les milieux, des abysses aux hautes altitudes. Le dernier volet
réalisé en 2020 valorise les données bioacoustiques recueillies par les navires
autonomes de la mission Sphyrna Odyssey. Une installation sonore est créée,
invitant son public Ă sâimmerger parmi les cachalots, suivre les Ă©changes de
groupes sociaux de dauphins globicĂ©phales et constater lâimpact de lâhomme sur
la biosphĂšre des grandes profondeurs. Depuis octobre 2022, il est doctorant
IDEX au sein du laboratoire CTEL de lâuniversitĂ© CĂŽte dâAzur et attachĂ© au
centre XR2C2 Ă Cannes. Ses recherches portent sur lâĂ©criture de la
spatialisation au travers des dispositifs de diffusion sonore associées à ses
projets de compositions et projets de performances musicales.
Underwater hidden sound life
This is the first sound demonstration in audio 3D from the Sphyrna project.The Sphyrna Odyssey 2019 mission, supported by the Prince Albert II of Monaco Foundation, the Explorations of Monaco, ACCOBAMS with the Italian Ministry of the Environment, implement from September 2019 to March 2020 two Sphyrna naval surface drones, called Autonomous Laboratory Ships. It is placed under the scientific direction of Prof. H. Glotin of the University of Toulon / CNRS and aims to listen to and monitor populations of deep-diving cetaceans over the long term without ever disturbing them. The high accuracy of the hydrophone recordings fixed under the keel of each UAV and the laboratory’s algorithms allow us to locate cetaceans via their biosonar emissions, and to monitor their abyssal hunting activities. Biometric details are sought by Artificial Intelligence on several species. Cetacean activities are correlated with environmental variables and pollution indices, especially acoustic pollution from boats. This information increases our knowledge of these species living most of their time in the unknown abyss. The sounds collected from the mission are reproduced in three-part sound piece, re-interpreting the mission’s encounters with sperm whales, pilot whales and large ships crossed offshore. The sounds of the five hydrophones that equip each drone are repositioned in a virtual 3D space reproducing a realistic immersive sound environment. In addition, the high definition of Sphyrna’s recordings allows for extreme sound slow-motion replays that can dissect the sound material reaching the hydrophones.
Film director : Maxence Mercier | tripinlab.com
with the sounds of the Sphyrna Odyssey project collected by the crew: Fabien de Varenne, Marion Poupard, Hervé Glotin, Paul Best, Maxence Ferrari, Marina Oger, Sara Erler, Jean-Baptiste Hanrion, Pierrick Rouf, JérÎme de Varenne
more infos about the project : http://sphyrna-odyssey.com
Sperm Whales
We are on the surface of the sea. The hydrophones are picking up the sound of the water lapping on the drone’s hull. If you hold out your ear, you can hear a more or less regular click. This click indicates the presence of a sperm whale hunting. The rate of the clicks accelerates and slows down according to its behaviour. Computer analysis allows us to determine the position and postures of the animal. We can thus follow a dive for almost 45 minutes.
We will progressively slow down and zoom in the sound to get closer to the sperm whale symbolically and thus perceive the variations of the sound, called “codas”. (rhythmic pattern).
Pilot Whales
We hear a group of about a dozen pilot whales coming to meet our drones. A close proximity sequence that has made it possible to pick up the signals of this species in high resolution.
We can hear the individuals crossing the sound stage, approaching and circling around the hydrophones.
The recording is gradually filtered and cleaned of parasitic noise to focus on the whistling and clicking produced by pilot whales. The slowing down of the sound highlights exchanges between individuals that seem to respond. We slow down the sound more than 10 times to perceive the trains of extremely fast clicks imperceptible at normal speed.
Anthropic noise
Unceasing maritime traffic sweeps the seas and oceans. One of the challenges of the sphyrna mission is to assess the anthropic impact on cetacean populations. Â
The signals of aquatic fauna are regularly masked for the passage of large ships that can disturb the environment for miles around.
We hear here the passage of a classic ferry of about 200 meters for 19000 tons sailing at more than 17 knots. Â Like many old ships, its hull is not optimized to reduce its acoustic signature.
Improvements on the latest generation of ships are currently making it possible to drastically reduce these nuisances.
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